Cour pénale internationale (Cpi): Dans la tête de l’acquitté Laurent Gbagbo

Le mardi 15 janvier 2019, il est environ 10h30 (TU : temps universel) quand le juge président de la chambre de première instance de la Cour pénale internationale (Cpi), Cuno Tarfusser, prononce l’acquittement et la mise en liberté totale pour Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé. Un sourire radieux illumine le visage, d’ordinaire peu enthousiaste, de l’ancien président ivoirien. C’est sans doute le tout premier sourire, et de loin le plus évocateur d’une joie certaine, qu’il offre devant les cameras, depuis 7 ans qu’il croupit dans les geôles du pénitencier de Scheveningen avec son dernier ministre de la Jeunesse, Charles Blé Goudé.

7 ans donc qu’il attend de savourer cette victoire sur l’histoire. Celle qui le présente à l’issue des élections présidentielles de 2010 comme le mauvais perdant qui s’accroche au pouvoir et plonge son pays dans la guerre. Avec à la clé, une arrestation musclée et une longue période d’emprisonnement, assortie d’un procès de trois ans pour crimes contre l’humanité. Et finalement un acquittement. « Il y a quelques semaines, dans un entretien à la prison, il sentait que les choses allaient venir, il m’a dit : Bernard, de toute façon je vais sortir mais la première chose, il faut que mon honneur soit lavé. Et, je crois que la décision telle qu’elle a été lue montre que le juge a vraiment lavé l’honneur du président », confie Bernard Houdin, son conseiller spécial, au micro de Radio France internationale (Rfi), mercredi 16 janvier. « Il sort la tête haute, il sort avec la justice qu’il a défendue, il sort avec la vérité qui a prévalue, et donc il sort de la bonne manière. C’était important pour nous qu’il ne sorte pas par des compromis, qu’il ne sorte pas par des deals, mais qu’il sorte avec la raison qui lui soit donnée. Les nations l’avaient condamné, et aujourd’hui aux yeux des nations, justice lui a été rendue », se réjouit l’une de ses filles, Marie-Patrice Gbagbo. Il sort donc la tête haute comme elle dit, mais qu’est ce qui peut bien se passer dans cette tête au moment où le détenu est blanchi dans ce procès.

« Je n’ai pas eu tort de me battre ».

La voix de la conscience fredonne immanquablement ce bout de phrase à l’ancien président ivoirien, comme un refrain de victoire. Le verdict de la Cpi le conforte en effet dans la posture de celui qui a raison et qui revendique la victoire en 2010, même au prix de sa vie. Il refuse alors tout compromis qu’il juge attentatoire à la souveraineté de l’État de Côte d’Ivoire, et propose le recomptage des voix contre la cession du pouvoir à Alassane Ouattara qui lui est recommandée. Il réussit de ce fait à liguer contre lui toute la communauté internationale. Même les quelques États perçus comme ses alliés sont finalement emportés dans le flot du ‘’tout sauf Gbagbo ‘’ au niveau international. Seul contre tous, il finit en prison, avant d’être réhabilité.

« C’est celui qui n’a pas gagné les élections qui a envoyé la violence ».

C’est une ligne de défense bien connue dans la stratégie de l’ex-président ivoirien. Il peut légitimement la ressortir aujourd’hui en sa qualité de détenu acquitté. Certes, la décision de la Cpi révèle beaucoup plus la vacuité du dossier d’accusation monté par le procureur, qu’une innocence absolue des ex-prévenus. Mais Laurent Gbagbo et son co-détenu Blé Goudé peuvent valablement la brandir comme un trophée qui consacre le triomphe de leur vérité sur l’accusation portée contre eux. Il peut se dire finalement qu’en tant que chef de l’exécutif ivoirien à l’époque, qui a prêté serment pour défendre les Institutions de la République vaille que vaille, il a mené le bon combat.

« C’est la France qui a fait le boulot ».

La vieille rengaine des pro-Gbagbo contre la France dans un rôle de bourreau de l’ancien régime, plane également sur ce procès et et résonne indubitablement dans l’esprit de Laurent Gbagbo. Lorsqu’il prend la parole pour la première fois dans l’enceinte du tribunal, le déchu d’avril 2011, accuse directement la France d’être la puissance qui a appuyé les forces de son adversaire pour mettre fin à son régime. Il a toujours été présenté et adulé par ses partisans comme l’ennemi juré d’une certaine classe politique française. Celle qui veut continuer, selon eux, d’avoir la main mise sur la Côte d’Ivoire, à travers des relations de maître à esclave, et « qui a fait le boulot » en 2011. Avec cet acquittement, Gbagbo peut fièrement se bomber le torse, et dire qu’il a eu raison de se dresser contre cette France, et au-delà, toute la communauté internationale qui l’avait cloué au pilori. La chambre d’appel de la Cpi a certes suspendu la mise en liberté des deux ex-accusés, le temps de statuer sur l’appel interjeté par le procureur. Mais pour Gbagbo et ses partisans, la décision d’acquittement vient de réhabiliter l’ancien président ivoirien, et de façon définitive.

 

Hamadou ZIAO