Putsch manqué au Burkina Faso : Des pièces du dossier citent la France, la Côte d’Ivoire, le Togo et le Sénégal

Le conseil des parties civiles du coup de force avorté au Burkina Faso en septembre 2015 va patienter encore 24 heures. Cette partie va finalement prendre la parole aujourd’hui mardi 4 décembre 2018 pour ‘’cuisiner’’ le présumé principal cerveau du putsch manqué. A savoir le général de brigade Gilbert Diendéré. Bien avant, hier lundi 3 décembre, au 6ème round de sa déposition à la barre du Tribunal militaire du Faso, siégeant à la salle des banquets de Ouaga 2000, le patron de l’ex-Régiment de sécurité présidentielle (Rsp) s’est encore prêté aux questions du Parquet militaire qui a sorti ce qu’il considère comme étant un de ses jokers.

Il s’agit des écoutes téléphoniques et des Sms interceptés entre le 22 et le 29 septembre 2015. Date de l’interpellation du mis en cause. Concernant les éléments sonores, des pièces du dossier font cas « d’interactions téléphoniquement interceptées » entre l’accusé présenté sous le nom de code Delta ou Golf et des personnalités aussi bien politiques, diplomatiques que militaires de pays étrangers. Ce sont notamment la Côte d’Ivoire, abondamment citée à travers les pièces I29 ; I32 ; I34 ; I100 et I102, ou encore la France, le Sénégal et le Togo.

Côte d’Ivoire et Togo plus épinglés. Au titre des échanges avec des officiels ivoiriens, le procureur militaire Ousmane Zanré a entamé par la pièce I29. « La dissolution du Rsp n’a jamais été demandée par la Cedeao. Que le Rsp reste, c’est la position de la Cedeao. Les enfants n’ont qu’à tenir bon. La Cedeao va envoyer un émissaire », aurait dit à ‘’Golf’’, au téléphone, la personnalité ivoirienne, dont le Parquet n’a pas dévoilé l’identité. Autre morceau choisi portant sur une communication émise d’Abidjan au moment où le camp Naba Koom, base du Rsp, était encerclé par des soldats hostiles au putsch, venus d’autres garnisons du pays : « Le grand chef me reçoit tout de suite. Zida l’a appelé hier. Tu as le dos au mur. Tu n’as pas d’autres solutions. Il y aura affrontement. Il faut se préparer à ça. Ils veulent précipiter les choses avant les résolutions de la Cedeao », a lu le procureur Zanré. « Ils vont mettre la Cedeao devant le fait accompli », aurait répondu ‘’Golf’’ à son interlocuteur. Cette réponse a amené le procureur à demander au général Diendéré s’il ne cherchait pas à créer un affrontement pour contraindre la Cedeao à imposer ses décisions au peuple burkinabé. « Vous prenez tout en termes de refus, de résistance. La Cedeao devait envoyer des observateurs pour superviser l’opération de désarmement du Rsp. Tout le monde attendait l’arrivée de ces observateurs-là. Moi, j’avais déjà dit que je n’étais pas contre la récupération de l’armement. Mai, les éléments avaient des inquiétudes. C’est pour cela que la Cedeao avait décidé d’envoyer des observateurs. C’est tout », s’est défendu l’accusé, ajoutant qu’il s’agit d’éléments sonores qu’il a vu sur Internet. « Je ne me souviens pas d’avoir conversé dans les termes de ce genre. Je ne peux pas considérer des conversations balancées sur Internet qui se retrouvent dans le dossier », grommelait-il. Sans le laisser souffler, le procureur revenait à la charge en lisant un passage d’une autre communication entre Abidjan et Ouaga interceptée et retranscrite par le juge-instructeur. Ce bout est ainsi libellé : « Ils ont pilonné le camp. Il n’y a plus personne. Moi je me suis réfugié. On ne peut plus rien faire ». Après lecture, le Parquet dégaine. « Que vouliez-vous par ‘’on ne peut plus rien faire’’ ? Ne confirmez-vous pas ainsi que vous étiez dans une logique de résistance ou que vous aviez une capacité de nuisance qui légitimise le bombardement de votre camp ? ». Le général de brigade, qui avale difficilement comme une pilule amère, le bombardement de la base de ses hommes, dont plusieurs, selon lui, « ont été inutilement tués », ne se fait pas prier pour répondre. « Quelle capacité de nuisance avions-nous ? Le matériel avait été récupéré. On ne s’attendait pas à être pilonné de cette manière. Aucun élément du Rsp n’avait à l’esprit de faire une quelconque résistance », ripostait-il. « Je n’avais aucune capacité de nuire, surtout avant le bombardement. J’avais déjà rendu le pouvoir depuis le 22 septembre (2015, Ndlr) déjà. Ce n’était pas possible », ‘’fusillait’’-il. Sans atteindre le procureur, qui ajoutait : « Pour moi, quand vous dites après le bombardement, on ne peut plus rien, cela veut dire que vous aviez une capacité opérationnelle avant ». « Je vous ai déjà dit ce que j’en pensais. Je n’ai pas d’autres observations  », tempérait-il. Ousmane Zanré ne lâchait pas, pour autant, prise. Il va lire les pièces 222 et 228 incriminant un officiel togolais, qui aurait dit : « Il faut envisager quelque chose (…) Ils sont venus vous chercher ? Il ne faut pas sortir, ancien. Demandez à l’ambassadeur de vous faire sortir du pays ». « Ils ne veulent pas », aurait répondu Gilbert Diendéré dans la communication querellée. « Si je voulais sortir du pays, j’avais la possibilité de quitter. Je vous ai dit ici que le président Kafando me l’avait proposé quand je suis arrivé à la Nonciature. Où est le passage que je cherche à me soustraire à la justice ? Je n’ai pas de réaction sur des conversations sur Internet », coupait-il, sans parvenir à stopper le procureur, qui relèvera qu’il voulait se faire exfiltrer par le président Macky Sall, alors président en exercice de la Conférence des chefs d’Etat de la Cedeao.

Sénégal et France sur la liste. Cet aspect est corroboré dans le dossier par la pièce I 37. Il s’agit d’une communication entre ‘’Golf’’ et une prénommée Coumba agissant au nom de l’exécutif sénégalais. « Ils vont prendre des dispositions avec l’ambassadeur de France. Macky est au courant. Il suit la situation », a lu Ousmane Zanré. « Macky Sall ne m’a jamais parlé d’exfiltration. Et puis je ne vois pas de rapport entre ce que vous avez lu et la prétendue décision d’exfiltration», faisait valoir l’accusé, interrogé aussi sur un message (pièce I 301) dans lequel la France est citée et ainsi libellé : « La France revient à la raison. On tient bon ». Ce Sms intercepté aurait été écrit par un dénommé colonel Traoré. « Si j’avais répondu à ce message, ça devrait se retrouver dans votre dossier. Aviez-vous demandé ce que j’ai répondu ? Vous lisez des messages qu’on m’envoie. Pourquoi mes réponses ne transparaissent pas ? L’expert a volontairement soustrait mes réponses », a-t-il accusé.

Contre-attaque. Son conseil a longuement abondé dans ce sens. Tour à tour, Me Mathieu Somé, Me Latif Dabo et Me Oliver Yelkoumi se sont plaints de « preuves non fiables » interceptées à partir du 22 septembre tendant à faire croire qu’il n’y a pas eu de message ou d’appel du 16 au 22 septembre 2015. « Les écoutes et les Sms ne sont pas fiables, ni légales. Nous nous insurgeons contre une telle façon de la procédure  », se sont-ils offusqués, relevant que des messages ont été effacés du téléphone principal de leur client resté pourtant avec le juge pendant 2 ans. Ils ont aussi avancé qu’aucun des messages ou communications reçus n’a agi sur la décision du président du mort-né Conseil national de la démocratie (Cnd) de remettre le pouvoir. « Recevoir un message ou un appel n’est pas un élément infractionnel. C’est la suite qu’on donne à l’appel ou au message qui devient une infraction. Or, le général a remis le pouvoir et il n’a rien fait pour renier sa parole donnée. Des messages dans lesquels on écrit ‘’courage, soutien ou encore Dieu vous garde’’ ne sauraient être caractéristiques d’infractions », appréciait Me Dabo. « Si communiquer avec l’étranger fait penser à une intelligence avec une puissance extérieure, je voudrais qu’on revoie la notion de trahison conformément au Droit, à la jurisprudence, à la doctrine », indiquait, de son côté, Me Yelkouni. Pour sa part, Me Somé s’offusquait que le juge d’instruction ait restitué le téléphone d’un autre prévenu censé avoir informé son client que le putsch avait été lancé et qu’il ait déclaré que celui du général était perdu. Pourtant, ce téléphone figurait bien parmi les 5 téléphones mis sous scellés depuis le 29 septembre 2015. « Il n’y a pas eu de transcription de messages ou d’appels du 16 au 22 septembre 2015. Le juge a volontairement dissimulé des preuves », a-t-il chargé.

Position de Roch Kaboré sur l’amnistie. Bien avant, à l’ouverture de l’audience, lisant le procès-verbal de transcription des éléments audio, le procureur dévoilait la position du chef actuel de l’Exécutif burkinabé, Roch Marc Christian Kaboré, sur le projet de loi d’amnistie proposé par la Cedeao. « On ne peut pas enjamber des corps, surtout des enfants, pour aller signer un accord », a relevé le magistrat militaire lors de la lecture de la pièce I78.

 

TRAORE Tié, Envoyé spécial à Ouagadougou