Procès du putsch manqué au Faso / Diendéré aux victimes : « Je vous prie de recevoir mon pardon »

Le procès du putsch manqué au Faso connaît depuis hier mardi 4 décembre 2018, une autre phase de son déroulement. Il s’agit de la confrontation entre le présumé principal accusé, Gilbert Diendéré, et le conseil des parties civiles.

Avant l’ouverture des ‘’hostilités’’ entre les deux parties, le général inculpé s’est tourné vers les victimes, dont il a sollicité le pardon dans une déclaration lue à la barre. « Le moment tant attendu est arrivé. Depuis plus d’une semaine, je suis à la barre du Tribunal devant vous et le peuple. J’ai dit ici que je n’ai jamais commandité, planifié, organisé la prise du pouvoir. Si je l’avais fait, les évènements n’allaient pas connaître la tournure que nous avons vue. Tout ce que j’ai dit n’est que la traduction de ce qui s’est vraiment passé. Je me dois d’être sincère avec vous. Ces propos sont diversement appréciés. J’entends vos cris. Je partage vos douleurs », introduisait l’officier général ayant exercé de manière éphémère (17 septembre – 23 septembre 2015) les fonctions de chef de l’Etat du Faso. « Je n’ai fait que porter la responsabilité morale du changement de régime après le constat de la vacance du pouvoir. Oui, cette vérité, je vous la répète avec courage. C’est moi qui ai fait la déclaration de proclamation, qui ai été porté à la tête du Cnd (Conseil national de la démocratie, Ndlr) qui s’est résumé à ma seule personne », confessait-il. « Comment pourrais-je faire croire que je n’ai rien à voir avec ces évènements ? Malgré cette apparente contradiction, certains actes posés ne sont pas de mon initiative. Si je n’avais pas accepté de prendre le pouvoir, nul doute qu’il n’y aurait pas eu de coup d’Etat. Nul doute aussi que la Transition n’allait pas organiser les élections. J’ai pensé, comme en 1983, que mon pays était en danger. Des plans machiavéliques auraient prolongé la Transition. Le putsch a mis fin à des desseins inavoués et a permis de faire aboutir la Transition », relevait-il.

Raisons du refus de l’exil. Poursuivant, il soulignait qu’il aurait pu quitter « le pays à la sauvette ». Mais qu’il ne l’a pas fait pour ne pas se moquer des victimes. « J’aurais été pris pour un lâche. Je ne me suis jamais débiné de mes responsabilités. C’est pour cela que je n’ai pas pris le chemin de l’exil. J’ai décliné toutes les offres de mes amis à travers le monde. J’étais conscient de l’humiliation, de la condamnation, de la peine capitale. Ce qui me paraissait important, ce n’était ni ma dignité, ni ma liberté, ni ma vie. Lorsqu’on a cru que l’acte posé était salvateur, on ne se débine pas », se justifiait-il, ajoutant qu’il doit cette vérité aux victimes du putsch manqué et au peuple burkinabé, qu’il dit avoir servi avec dévouement pendant 40 ans. « Je porte la responsabilité du putsch mais, pour sa planification, on pourra en débattre. Je suis à la barre pour cela. Je dirai avec sincérité tout ce que j’ai fait. Mais avant, je suis convaincu de la grandeur des torts et des douleurs. Je vous prie de recevoir mon pardon. Que Dieu vous aide à cicatriser vos douleurs et que vous puissiez m’accorder votre pardon », réclamait le bras droit du président déchu, Blaise Compaoré, depuis les années 1980. Période à laquelle les deux avaient conduit les opérations ayant renversé l’ex-président Jean-Baptiste Ouédraogo et porté au pouvoir (en 1983) le capitaine Thomas Sankara.

Révélations sur le coup d’Etat de Sankara. D’ailleurs, à la barre, hier mardi, pour la première fois, le général Diendéré a dévoilé publiquement de graves secrets sur ces faits. « Si le 16 septembre 2015, c’était un coup d’Etat, on n’allait pas chercher des maisons climatisées pour ceux qui avaient été pris par les jeunes soldats en Conseil des ministres. On n’allait pas demander à leurs femmes de venir rester avec eux et leur faire à manger. Il n’allait pas y avoir de négociation avec le Rsp. En 1983, il n’y a pas eu de négociation. Le président Jean-Baptiste Ouédrago est là, il sait où on l’a amené », évoquait, la colère dans la voix, le prévenu, soulignant que s’il s’agissait bel et bien d’un putsch planifié par ses soins, il n’aurait pas eu de pourparlers avec les présidents Macky Sall et Yayi Boni. « Quand il y a eu le putsch au Mali, les militaires ont fermé l’aéroport. Le président Blaise Compaoré, mandaté par ses pairs de la Cedeao pour les négociations, a dû faire demi-tour. C’est moi qui, depuis la tour de contrôle de l’aéroport ici, lui ai dit de revenir. Je ne suis pas un spécialiste des coups d’Etat. Mais, à partir de ce qui s’est passé en 1983, j’ai une expérience », expliquait-il. Que s’est-il alors passé cette année ? Gilbert Diendéré se lâche : « J’ai joué un rôle clé dans le putsch qui a porté Thomas Sankara au pouvoir. Nous sommes partis de Pô (ville de l’est du Faso où le père de la révolution au pays des hommes intègres était depuis 1976 le commandant de la caserne des commandos, Ndlr). Lorsque nous sommes arrivés à quelques kilomètres de Ouaga, nous avons été interceptés par un émissaire de Sankara. Il nous avait demandé d’arrêter le coup ». Puis de décliner le motif du retro-pédalage du capitaine Sankara, qui fut lui-même renversé en 1987 par ceux qui l’avaient fait ‘’roi’’ : « Sankara disait qu’il avait trouvé un accord avec le président Jean-Baptiste Ouédraogo. Blaise (Compaoré, Ndlr) et moi avons dit non. On continue parce qu’on ne savait pas ce qui pouvait se passer après, si on laissait tomber. Avec Blaise, on a continué. J’étais celui qui avait été chargé de prendre la radio. Je l’ai fait. Et c’est moi qui ai fait rentrer Sankara pour la déclaration de proclamation ».

Conseil des parties civiles sans état d’âme. Peu après ces révélations, si l’accusé Diendéré pensait pouvoir mélanger les calculs ou les pédales aux avocats des parties civiles, on peut le dire, c’est peine perdue. Son acte de contrition est resté sans effet. « On a voulu nous servir du tramadol », raillait Me Séraphin Somé, qui s’est montré intraitable avec le client de son frère Me Mathieu Somé. Dans son exposé, cet avocat des victimes a volé dans les plumes du patron de l’ex-Régiment de sécurité présidentielle (Rsp). Unité présentée comme sanguinaire, indisciplinée et au service d’un régime totalitaire. « C’est de l’imposture quand on tente de nous présenter le Rsp comme un justicier, un Shérif », fulminait Me Somé, avant de démonter les facteurs explicatifs du putsch déclinés par le prévenu. Sur ce point, il a relevé les frustrations alléguées subies par les éléments de l’ex-Rsp, la promotion du premier ministre Zida passé de lieutenant-colonel à général, la pratique de la mauvaise gouvernance sous la Transition, la loi d’exclusion adoptée par l’Assemblée nationale et contestée par la Cour de justice de la Cedeao.

Procès de la gouvernance Compaoré. « Des éléments historiques ont été convoqués dans ce procès. Nous sommes obligés de les revisiter », laissait entendre l’avocat, soulignant que le Rsp a remplacé une autre unité d’élite sans que les éléments de celle-ci se soulèvent pour faire un putsch. « Dans ce pays, des militaires ont été humiliés, assassinés sans que leurs frères d’armes cherchent à faire un coup d’Etat. Dans ce pays, on a vu des militaires bénéficier de primes appelées ‘’Papa merci’’. C’étaient des largesses du président Compaoré pour les enfants gâtés de la République. Ce faisant, les autres militaires étaient les mal aimés, ils étaient frustrés. Leurs garnisons étaient dégarnies. Ils n’ont pas cherché à faire un coup de force », faisait-il observer. « Général, ce n’est pas le Burkina que vous avez servi, mais un homme dont le Rsp seul profitait des largesses. Et c’est pendant la Transition que le Rsp se retrouve une âme de justicier de la République, une vocation de Shérif de la Nation, de redresseur des torts. Non ! », crachait Me Somé. Concernant le point de la mauvaise gouvernance dénoncée à travers des accusations de vente illégale de terrains à Ouaga 2000 par le premier ministre de la Transition, l’avocat dit s’étonner que le Rsp soit resté silencieux tout le temps qu’une seule famille avait entre ses mains des territoires du pays et non des terrains. Au titre de la loi Chérif, du nom du président de l’ex-parlement de Transition, l’avocat des parties civiles concédait que les autorités de la Transition ont rejeté la décision de la Cour de justice de la Cedeao. Mais il s’étonnait également qu’en mars 2014, le Rsp n’ait pas bougé le doigt quand le régime Compaoré refusait d’appliquer la décision de la Cour de justice de l’Union africaine. Cette juridiction sommait, en effet, l’Etat burkinabé de rechercher et d’ouvrir un procès contre les auteurs de l’assassinat du journaliste Norbert Zongo. « Après un long règne de 27 ans pour sauter le verrou et instaurer la monarchie, l’article 37 était en passe d’être changé, le Rsp n’a pas dit non, on ne peut pas continuer comme çà. La chose leur profitait. Ouaga a rejeté ici la décision de la Cour de justice de l’Union africaine. Le Rsp, qui se fâche que les décisions de la justice de la Cedeao ne sont pas exécutées, ne s’est pas fâché quand ce fut le cas avec la décision du 28 mars 2014 », relevait-il, en indiquant que la décision de destitution du Rsp s’imposait. « Le Rsp était une unité indisciplinée. Un capitaine du Rsp pouvait ne pas exécuter un ordre d’un colonel-major ou encore d’un général. Déjà en 2011, le Rsp s’était signalé et avait obligé le président Blaise Compaoré lui-même à se réfugier dans son village. C’est comme si dans les gènes du Rsp, on avait installé la culture de la violence et de l’indiscipline. C’était inacceptable », soutenait-il. Abondant dans le même sens, Me Prosper Faramah, qui poursuit son exposé aujourd’hui mercredi, a déclaré qu’il serait difficile pour eux, avocats des parties civiles, d’affirmer que leurs clients pardonnent ou pas. « Notre rôle est de vous amener à l’aboutissement de la vérité. Et nous le ferons sans état d’âme », assommait-il le général.

Éclairages sur les équipements venus d’Abidjan et Lomé. Quoiqu’il en soit, le diplômé de l’école de guerre de Saint-Cyr a maintenu sa position. A savoir assumer une situation au cours de laquelle il dit avoir manœuvré pour éviter des ‘’dégâts’’. « Si j’avais prémédité le coup, de chez moi à la radio, ce n’est pas loin. J’allais partir directement à la radio et à la télévision. Je n’allais pas appeler la hiérarchie militaire. Non ! Et puis, quand j’ai été obligé d’assumer la situation, j’ai pris des dispositions pour éviter des débordements, des exactions. Si je suis allé chercher du matériel non létal ailleurs (frontières ivoirienne et togolaise, Ndlr), c’était pour préserver la vie des uns et des autres », jurait Gilbert Diendéré. « J’ai contacté des amis pour avoir du matériel de maintien de l’ordre pour éviter l’utilisation d’armes de guerre. La tuerie de masse est inexacte, ne correspond pas à la réalité. Il n’y a pas eu de volonté de tuer, de faire des blessés. Je ne nie pas qu’il y ait eu des morts. Mais il n’y a pas eu de volonté dans ce sens », s’est-il défendu fermement. Une position qu’il observe d’ailleurs depuis le 26 novembre 20187, date de sa comparution à la barre de la Cour présidée par le magistrat hors hiérarchie Seydou Ouédraogo.

TRAORE Tié, Envoyé spécial à Ouagadougou