Ouattara joue son va-tout

Amnistie géante, OPA avortée sur l’allié PDCI: à deux ans de la présidentielle, le chef de l’Etat rebat les cartes. Risqué.

Coups de poker, coups de Jarnac, coups de bluff et coups d’éclats… A deux ans de la prochaine échéance présidentielle, la Côte d’Ivoire traverse une intense zone de turbulences. La plus orageuse à coup sûr depuis les mutineries des ex-rebellesnordistes survenues en janvier puis mai 2017.

L’amnistie « couteau suisse »

Le 6 août dernier, à la veille du 58e anniversaire de l’indépendance du pays des Éléphants et à la faveur d’une adresse télévisée, le chef de l’Etat Alassane Dramane Ouattara, annonce une amnistie XXL. Si elle n’étonne guère les initiés -« ADO » y songe depuis l’automne 2016-, cette mesure de clémence, prérogative ô combien régalienne, surprend par son ampleur. Bien sûr, la libération de Simone Gbagbo, rugueuse pasionaria du Front populaire ivoirien (FPI) et épouse en titre de l’ex-président Laurent Gbagbo, condamnée en 2015 à vingt ans de réclusion pour « atteinte à la sûreté de l’Etat », monopolise l’attention des analystes. Reste que ce « grand pardon » concerne environ 800 détenus de toutes obédiences, incriminés pour la plupart dans les violences post-électorales de 2010-2011.

Rien n’étant chimiquement pur en ce bas monde, on ne peut attribuer cet acte de mansuétude à la seule -et tardive- volonté d’un élu en fin de mandat de sortir de l’ornière un processus de réconciliation nationale en souffrance. Il faudrait être bien candide pour ne pas y déceler le reflet de calculs politiques plus ou moins hasardeux.

En voiture Simone

Trois exemples. En ramenant l’inflexible Simone dans l’arène, Ouattara peut espérer creuser les lignes de fracture qui traversent le FPI. « Même si tel n’était pas le but, concède un de ses proches, l’amnistie a foutu le bordel dans le parti. » Parti divisé à ce stade en deux, voire en trois factions. Celle qu’anime l’ancien Premier ministre Pascal Affi N’Guessan, reconnu par la justice comme le président légal de la formation fondée dans les années 1980. Celle qu’incarnent Aboudramane Sangaré, le gardien du dogme gbagboïste, et l’ex-première dame fraîchement élargie. Mais aussi le courant qu’anime Nady Bamba, l’actuelle compagne de « Laurent », unie à l’homme que juge depuis 2016 la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye par la grâce d’un mariage traditionnel scellé au début de ce siècle.

« Les dissensions internes ont atteint un point de non-retour, soutient un influent ministre d’ADO. Et même un hypothétique retour sur l’avant-scène de Gbagbo ne suffirait pas à cicatriser les plaies. » Allusion à un éventuel acquittement par la CPI, dans le courant de l’exercice 2019, de son captif le plus illustre, inculpé pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Au passage, on notera que la refonte de la Commission électorale indépendante (CEI), condition sine qua non posée par le Front populaire ivoirien pour renoncer au boycott d’élections jugées biaisées, pourrait servir les intérêts de la nébuleuse ouattariste. Promise lors du discours du 6 août, ladite réforme aurait pour effet de réintroduire dans le jeu électoral une formation fragmentée, donc de mettre un terme à peu de frais à l’éclipse malsaine d’une mouvance d’opposition attirant a minima le tiers des citoyens inscrits.

Absolution sélective

Une autre illustration des bénéfices attendus du fait du prince ADO ? Sa fameuse amnistie ne rend pas à la liberté que des dignitaires de la galaxie Gbagbo et des partisans du « couple », parfois détenus sans jugement depuis des années. Elle hâte également l’élargissement de caïds des ex-Forces nouvelles (FN), la milice armée qui aura permis à Ouattara d’accéder enfin au sceptre présidentiel que lui avait décerné le verdict des urnes. Avec il est vrai le concours décisif des militaires français. Ainsi, une poignée de « comzones » -commandants de zones- échapperont eux aussi aux foudres de la justice.

Parmi les bénéficiaires de l’absolution suprême, relevons enfin le nom de Souleymane Kamaraté, alias « Soul to Soul », directeur du protocole de Guillaume Soro, président de l’Assemblée nationale et, gardons-nous de l’oublier, ancienne figure de proue des FN. Comment ne pas voir dans le retour à l’air libre de ce fidèle, arrêté après la découverte d’un copieux arsenal dans une de ses résidences de Bouaké (Nord), l’ex-bastion rebelle, une « bonne grâce » octroyée à l’ambitieux titulaire du Perchoir, histoire de pacifier des relations au mieux ambiguës, au pire électriques.

La révolte du Sphinx Henri Konan Bédié

Si Simone Gbagbo, libérée le 8/8/18, croit à la mystique des chiffres, l’ancien chef de l’Etat Henri Konan Bédié, 84 ans, patriarche du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), redoute plus que tout le baiser de la mort lente. Le 9 août, au lendemain d’un tête-à-tête infructueux avec ADO, le « Sphinx de Daoukro », ainsi surnommé pour ses silences et le caractère sibyllin de ses oracles, officialise via un communiqué son refus de fondre sa formation au sein du « parti unifié » voulu par Ouattara, et censé marier le PDCI au Rassemblement des Républicains (RDR) sous la bannière d »un autre « Rassemblement », celui des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix, ou RHDP. Référence à l’héritage légué par « le Bélier de Yamoussoukro » Félix Houphouët-Boigny, premier président de l’ère de l’indépendance, seul maître à bord de 1960 à 1993.

Pêche au gros

Porté solennellement sur les fonts baptismaux trois semaines plus tôt, le RHDP se serait-il crashé au décollage ? « Pas si vite, nuance un pilier du système ADO. L’exode des cadres du PDCI vers le Rassemblement ne fait que commencer. Et Bédié, mû avant tout par son obsession de briguer la magistrature suprême en 2020, dispose d’une assise électorale moins robuste que la nôtre. Contesté par une frange de la jeune garde de son parti, il court le risque de voir sa clientèle se rétracter, au point de se réduire aux seuls fiefs du pays baoulé [l’ethnie du Sphinx]. » En clair, la pêche aux « gros », que Bédié a tenté d’enrayer à coups d’exclusions, continue. Enclin à choyer les « schismatiques », réceptifs au forcing unitaire, et à châtier les réfractaires, ADO a pris soin de secouer le cocotier PDCI, évinçant ceux-ci, gratifiant ceux-là de maroquins ministériels à l’occasion du remaniement opéré début juillet. Parmi les proscrits, le maire du Plateau, le prospère quartier des affaires d’Abidjan; disciple loyal de d’Henri Konan Bédié et baron du parti, Noël Akossi Bendjo, hostile à toute « inféodation », s’est ainsi vu révoqué pour « détournement de fonds ».

Trio infernal

« Dérive autoritaire » pestent les « souverainistes » de l’ex-parti unique. Leur amertume s’explique : lorsqu’en 2015, Bédié se rallie, quitte à heurter sa base et ses lieutenants, au panache d’un Ouattara en quête d’un second bail, il entend bien qu’au nom de la règle de l’alternance, le RDR lui renverra l’ascenseur un quinquennat plus tard et adoubera alors un prétendant venu de ses rangs. Reniement intolérable, s’insurge ses proches. « Escroquerie morale, objecte-t-on dans l’entourage d’ADO. Le président n’a jamais promis formellement de soutenir en 2020 une candidature unique PDCI. »

Le test des locales

L’épilogue de ce tortueux ballet, sinon de ce bal des faux-culs, dépend pour l’essentiel de l’issue des scrutins locaux -municipaux et régionaux- du 13 octobre prochain. Chacun pourra, à la faveur de ce test grandeur nature, et de triangulaires désormais inévitables, mesurer son pouvoir d’attraction, donc affiner sa stratégie à l’horizon 2020. « Si le FPI n’y va pas, ce sera un raz-de-marée en notre faveur, assène un ouattariste haut placé. S’il concourt, la victoire risque d’être un peu plus étriquée. »

Reste la question à dix milliards de Francs CFA : ADO pourrait-il, au prix d’une acrobatie constitutionnelle et quitte à s’asseoir sur un serment maintes fois réitéré, convoiter un troisième mandat ? « Lui-même l’exclut totalement », tranche un ministre. « Sauf dans un cas de figure et un seul, tempère un autre témoin privilégié : si Bédié et Gbagbo se mettent tous deux sur les rangs. On assisterait alors sans doute au match retour du scrutin de 2010. » Dire que Ouattara, 76 printemps bien sonnés, n’en finit plus d’inviter Bédié à se joindre à lui pour transmettre le témoin du pouvoir à la « nouvelle génération »…

La quête de l’oiseau rare

Il y a un hic : qui donc peut prétendre personnifier cette relève ? Le chef du gouvernement Amadou Gon Coulibaly, dauphin pressenti, soufflera ses 60 bougies en février prochain. « Le président plaide en faveur d’une nouvelle génération, reflet d’un savant dosage d’expérience et d’audace, non de la jeune génération, hasarde un ministre quadragénaire, adeptes des pirouettes casuistiques. A nos yeux, Amadou Gon incarne bien le renouvellement, car il a mis en selle la plupart d’entre nous. » Guillaume Soro serait-il l’impétrant idéal ? Pas davantage. Lui n’affiche certes que 46 ans au compteur, mais passe déjà pour un vétéran du marigot politique. Et il compte sans doute trop d’ennemis pour sortir vainqueur de l’épreuve des isoloirs. Un quinqua issu du sérail PDCI, tel l’ancien ministre du Commerce Jean-Louis Billon ? Nul doute que Bédié sèmerait les embûches sous ses pas ; imité en cela par le clan Ouattara, qui l’a évincé pour insoumission en juillet 2017 de la présidence du Conseil régional du Hambol (Nord). On l’aura compris : l’oiseau rare n’a pas encore pointé le bec, ni l’éléphant blanc le bout de sa trompe.

La double peine des victimes

Les zélateurs du ouattarisme exaltent volontiers l’habileté manoeuvrière de leur champion. A les entendre, ADO aurait magistralement rebattu les cartes et repris la main. Disons plutôt qu’il a renversé la table de poker tout en s’aliénant un partenaire. La nouvelle donne lui sera-t-elle propice ? Rien ne le garantit. Si le capitaine tient fermement la barre, il lui faut affronter bien des vents contraires. L’amnistie évoquée plus haut ressemble à s’y méprendre à un déni de justice. Elle referme à jamais le piège de l’impunité, au risque de dérouter, voire d’indigner le citoyen lambda, quelle que soit son allégeance partisane. Une récente séance de travail des hautes instances du RDR témoigne de ce trouble. « Réunion houleuse, avoue un participant. La base regimbe et l’on voit ça et là les parents de victimes des affrontements passés manifester. » « Ces gens, renchérit un homme du premier cercle, se sentent sacrifiés sur l’autel des stratagèmes politiciens. Mais il faut admettre, à la décharge du président, que la justice ivoirienne n’a pas agi aussi promptement qu’escompté. Ouattara tient à solder maintenant ce dossier empoisonné, sous peine de le refiler dans moins de deux ans à son successeur. Et il lui fallait répondre à un grief récurrent, émis tant au pays qu’à l’étranger : son insuccès sur le front de la réconciliation.

Hués par l’UE?

Autre signal d’alarme, celui émis par l’Union européenne. Rédigé début juillet, un rapport cinglant -et supposé confidentiel- dénonce les travers de la gouvernance maison. Autoritarisme, croissance économique vigoureuse mais confisquée par les élites, persistance de la corruption et d’inégalités sociales criantes… « La Côte d’Ivoire, y lit-on, est peut-être moins solide et démocratique que sa bonne image pourrait le laisser penser. » Mauvais procès, riposte la présidence. « Il s’agit en fait, martèle un ministre, d’une note synthétisant des échanges entre diplomates en poste à Abidjan, dont la fuite a été orchestrée par la représentant de l’UE, qui entretient avec le régime en place des relations notoirement conflictuelles. Note au demeurant contestée par plusieurs ambassadeurs, à commencer par le Français, qui l’a récusée point par point lors de la réception du 14 juillet. » Sur le fond, le réquisitoire est jugé outrancier. « Le niveau de corruption demeure élevé, concède un officiel, mais le phénomène n’atteint pas l’ampleur constatée sous Gbagbo. Notre pays a gagné une cinquantaine de place depuis lors dans le palmarès de l’ONG Transparency International. Le taux de pauvreté mentionné -46% de la population- date de 2012. Et comment ignorer que toutes les localités de plus de 500 habitants auront été électrifiés d’ici à 2020, que nous disposons d’un des réseaux routiers les plus complets d’Afrique de l’Ouest, que des milliers de salles de classes ont été bâties, que la Couverture médicale universelle fonctionne et qu’un « filet social » couvre les besoins élémentaires de 35000 familles indigentes ? »

Dans sa villa cossue de Mougins (Alpes-Maritimes), où il séjourne ces jours-ci, comme à La Mecque, où il accomplira à compter du 18 août le pèlerinage cher aux pieux musulmans, Alassane Ouattara aura tout loisir de méditer cette évidence : on peut déclencher un séisme, pas nécessairement en maîtriser la magnitude, la durée, ni l’intensité des répliques. L’acte III n’est écrit nulle part.

 

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