L’envers du discours de Macron au Burkina: La «Macronmorphose»

Observateur Paalga par Alejandro Llopart Corzo

Avec l’agilité d’un poids mouche et un sens affûté de l’esquive, Emmanuel Macron est monté sur le ring de l’Université Ouaga I bien décidé à chasser les vieux démons coloniaux et à conquérir son vaste auditoire. Or, la «Françafrique» ne se laisse pas mettre K.-O. si facilement, surtout quand elle transpire encore dans l’air du temps ou que, vrombissant aux oreilles des puissants, elle semble réincarnée en une vulgaire mouche. Décryptage aux accents kafkaïens d’une boxe toute en éloquence.

Karl Marx disait : «L’histoire se répète toujours deux fois, la première comme une tragédie, la seconde comme une farce.»
En novembre 1986, moins d’un an avant que Thomas Sankara reçoive le coup de grâce, le Faso accueillait le Président François Mitterrand. Ce qui devait n’être alors qu’une simple visite de courtoisie a débouché sur une véritable joute oratoire entre le Capitaine et « Tonton » à propos du néocolonialisme, de l’apartheid et des relations asymétriques Nord/Sud. « D’aucuns disaient à l’époque, rappelle l’essayiste Bruno Jaffré, que le Burkinabè avait signé son arrêt de mort. »
Fruit du hasard, toujours en 1986, le classique de science-fiction La Mouche crevait le grand écran. La mésaventure d’un brillant inventeur, dont les gènes ne tardent pas à muter pour devenir ceux d’une mouche, stupéfiait les spectateurs du monde entier. Quel rapport avec la venue de Jupiter sous nos cieux ? Le lien de fait est on ne peut plus volatile.

La mouche, le mouchard et Macron

A l’image de l’antihéros du film, Emmanuel Macron s’est téléporté loin de sa zone de confort. Il a revendiqué sa volonté de «construire un nouvel imaginaire» dans les relations entre la France et l’Afrique et appelé de ses voux l’«invention d’une amitié sincère». Seulement à son tour, la tête de l’Exécutif français ne s’est pas aperçue qu’une mouche faisait partie du voyage.
Durant l’allocution, nous avons été étonné, en effet, de voir l’un de ces petits voltigeurs, le diable au corps, faire longtemps une cour assidue à l’orateur. Ce dernier avait beau tenter de s’en défaire, de masquer sa gêne en se grattant le nez, de fendre l’air du revers de la main – « pas touche la mouche, arrête ton cinéma! » – l’insecte tapageur revenait le déranger de plus belle.
Blaise Pascal avait mis en garde contre « la puissance des mouches : elles gagnent des batailles, empêchent notre âme d’agir. » En l’occurrence, le caractère burlesque de la scène s’inclinait devant le formidable entêtement animal, comme si David bourdonnant eût ses raisons, pour oser prendre la mouche contre Goliath.
S’agissait-il alors d’un mouchard tentant de soutirer des aveux ? Ou bien de non-dits manifestes, mécontents de passer sous silence ? Etait-ce le subconscient d’Emmanuel Macron le hantant à travers l’épineuse question «françafricaine» métamorphosée ?
«Il y a toujours dans ce monde quelque mouche qui me pique ; mais cela ne m’empêchera pas de vous servir.» Nous serions tentés de prêter un esprit voltairien au locataire de l’Elysée, tant dans son propos il s’est évertué à dépeindre les défis auxquels notre continent doit faire face et à marteler l’engagement à nos côtés de la France pour les relever.
Le choix méticuleux d’un lexique visant à valoriser tout ce que nous avons en partage est parvenu à nous rapprocher au point d’être « souvent de sang, d’Histoire et de destins mêlés ». Systématiquement, le dignitaire bleu, blanc, rouge a veillé à dater ou à transformer en challenges futurs les douleurs afin que le rayonnement « d’un avenir commun » ne souffre de nulle entrave.
La démarche et la prestation jupitériennes ont d’ores et déjà été saluées par la plupart des commentateurs, y compris dans nos pages. Nous estimons, toutefois, qu’une part substantielle du discours a été jusqu’à présent négligée. Ainsi le veut l’exercice de communication politique, où le message le plus profond trahissant la pensée de l’auteur est enrobé prudemment de mille autres politesses et idées. Puisque « le ciment de l’amitié, c’est de commencer par tout se dire », laissons encore couler de l’encre sur ces pattes de mouche.

Du bizzzzzzzness. pavé de bonnes intentions

Deux traits provocateurs nous ont d’emblée alerté : l’allusion d’abord à l’amphi D, marxiste et panafricain, à propos duquel Emmanuel Macron s’est amusé: «C’est peut-être l’endroit où je dois aller pour m’exprimer.» Puis une affirmation coup de poing, à même d’ébranler les fondations de la Ve République, quand il a asséné: «il n’y a plus de politique africaine de la France!»
L’ancien associé-gérant de Rothschild & Cie connaît bien, pour l’avoir lu, le théoricien communiste. Sans doute l’a-t-il détourné au profit d’une meilleure défense du capitalisme. Se peut-il, par ailleurs, qu’être porte-drapeau de l’Union Européenne soit compatible avec un élan panafricain ? C’est donc en terrain hostile, marqué au fer rouge anti-impérialiste, que s’est présenté l’attendu Amiénois, persuadé, malgré une humilité de façade, de s’exprimer au nom de l’idéologie triomphante du tout marché.
Nous avons, dès lors, assisté à un plaidoyer libéral en bonne et due forme. Soulignons sur le plan des mours la promotion salutaire de l’émancipation des femmes au moyen de la scolarisation des jeunes filles et de leur accès à la contraception. Dans son volet politique, un soutien officiel a été apporté aux avancées démocratiques et à la protection de l’État de droit. Enfin, le libéralisme a pris sa pleine mesure d’un point de vue économique. En atteste la flotte présidentielle de bateaux-mouches, composée de la fine fleur des start-up et des petites et moyennes entreprises, alléchées par une main-d’ouvre peu chère, foisonnante et des perspectives de gain juteuses.
Tous les ingrédients semblent à ce titre réunis et la palette très variée de domaines de recherche sondés abonde dans le même sens, pour ériger le berceau de l’Humanité en laboratoire néolibéral.
Une terminologie étudiée a permis de baliser la promesse «d’une ère de développement, de croissance et d’opportunités nouvelles pour les Africains.» La récurrence du mot «investissements», cité treize fois, illustre comment les financements extérieurs se destinent à irriguer davantage nos sociétés, déclarées cibles «prioritaires de la diplomatie économique française», quitte à infiltrer des champs régaliens tels que la santé. Personne ne saurait, certes, nier nos besoins d’infrastructures modernes, mais est-il raisonnable, pour autant, de confier au secteur privé – fonds d’investissement et assureurs européens – le rôle de garant du bien commun?
Conscient des affaires de corruption passées, Emmanuel Macron, dans un souci éthique, a tracé le chemin de fer d’une bonne gouvernance à respecter, dans le cadre des entreprises étrangères souhaitant s’implanter sur nos territoires. Cependant, il est légitime de se demander quelle base législative coercitive s’appliquera aux normes préconisées. Quid de l’exploitation des hydrocarbures et de l’uranium par les multinationales hexagonales ?
Selon l’association Survie, la « Françafrique », façonnée au tournant des années 1960 par le conseiller gaulliste Jacques Foccart, désigne « le système politique et institutionnel ainsi que l’ensemble des réseaux qui permettent à la France de garder la mainmise sur ses anciennes colonies afin de garantir son accès aux matières premières et de conserver sa puissance sur l’échiquier international. » A en croire le dirigeant juvénile, ce serait une réalité révolue, mais à quel moment, honnêtement, avons-nous basculé dans une relation transparente, d’égal à égal ?

En Marche vers l’immobilisme ?

« Le changement, c’est maintenant », clamait François Hollande. La République en Marche, désormais au pouvoir, s’est fondée également sur une dynamique de mouvement, de conquête, de progrès. Il est prématuré d’en dresser un bilan. Nonobstant cela, les grandes lignes politiques éconduites à l’égard de notre continent demeurent quasi immuables et sonnent comme une ritournelle familière qui nous enjoint la méfiance.
Nous avons coutume de distinguer trois piliers sur lesquels repose l’influence du coq en Afrique : l’armée, au plumage balistique, y figure en premier chef. «Pour les soldats français, vous n’avez qu’une chose à faire, c’est les applaudir !», a dicté à la foule sur le point de huer, le Chef suprême des troupes tricolores. Avouons que les prétextes ne manquent pas pour justifier auprès de l’opinion publique la mobilisation des forces de sécurité : lutte contre le terrorisme, rétablissement de la «paix», enrayement des migrations…
Or, à quoi cela rime-t-il de faire fi des représentations du passé si nous continuons de suspecter la France de sortir les treillis essentiellement pour chapeauter sa domination régionale et s’assurer du contrôle d’importantes ressources naturelles ? L’exemple malien, dont s’est félicité le Président, demeure à cet égard très éclairant ; le Général Desportes avait déclaré en 2013 : «Si la France ne s’était pas engagée [au Mali], eh ! bien, les risques les plus grands auraient existé pour nos six mille ressortissants à Bamako et puis pour les ressources tout à fait importantes en uranium qui se trouvent au Niger».
Un rapport, intitulé Coopération militaire et policière en Afrique, De l’héritage colonial au Partenariat public/privé, publié par le collectif militant Survie à la veille de l’arrivée d’Emmanuel Macron au Burkina, s’insurge contre l’opacité entourant les opérations de forces de l’ordre françaises et le maintien d’un appui, à forte portée symbolique, à des armées ou polices coupables de graves violations des droits humains, en particulier récemment au Cameroun et au Togo ;
le second fondement de la «Françafrique», plus amplement débattu par les universitaires, est celui du franc CFA. Tout en se voulant ouvert au dialogue et en s’en remettant à la décision des pays membres, Jupiter a sorti les principaux tours de son sac pour encenser la seule monnaie coloniale ayant survécu à la décolonisation : sa stabilité et son coût limité ;
s’ensuit le troisième pilier, celui de l’aide publique au développement. Un outil qui, du propre aveu présidentiel, a connu des dérives, avec des retombées insuffisantes pour les citoyens. Emmanuel Macron s’est donc attelé à réajuster ce levier, en privilégiant davantage les besoins des populations et en affirmant vouloir y consacrer 0,55 % du produit intérieur brut (PIB) d’ici la fin de son mandat. Un taux qualifié «d’exigeant», d’autant qu’il est nettement en deçà des promesses tenues devant l’ONU d’atteindre 0,7% du PIB.
Pour l’heure, l’Elysée n’en prend pas le chemin. Fin octobre, à l’appel de 165 ONG, une manifestation s’est tenue devant le siège de l’Agence française de développement afin de dénoncer une coupe budgétaire drastique de 136 millions d’euros de l’aide publique au développement, dont 16 millions leur étaient initialement dédiés.
Dans ces conditions, l’homme peut réfuter calmement la posture du donneur de leçons. A sa place, des mécanismes enfouis, constamment réévalués, maquillés, renforcés, ne cessent d’asseoir, en dépit des apparences, le statu quo d’une relation de dépendance. Reconnaissons la célèbre griffe du Guépard, «Il faut que tout change pour que rien ne change».

Cultiver une pensée critique, garde-fou de notre liberté

Si la phase d’échanges devait être de nature à nous rassurer, un ton soudain condescendant, un manque de politesse marqué par le tutoiement à l’égard de son homologue et des étudiants burkinabè, ainsi qu’une attitude professorale distribuant les bons et les mauvais points en ont déçu plus d’un. Au milieu d’une agora pseudo-démocratique, Sa Majesté des mouches a pris un malin plaisir à déjouer, balayer, parfois contourner les questions, qui ont malheureusement souvent manqué de mordant et lui ont offert une échappatoire.
Dorénavant, nous sommes en mesure d’observer à tête reposée le discours de Jupiter et ses suites. Comme dans La Métamorphose de Franz Kafka, nous comprenons que la réaction la plus à craindre n’était pas celle immédiate, survenue dès le début de l’histoire. La gênante apparition d’un insecte, au propre et au figuré, représentait un repoussoir des incantations oratoires, vouées à nous «mettre la mouche à l’oreille», à alerter notre conscience citoyenne.
Le bouleversement le plus redoutable, en revanche, sévissait subtilement dans la salle et déborderait bientôt, au fil des relais médiatiques, l’Afrique francophone : le risque d’être «Macronmorphosés». Qu’est-ce au juste « la Macronmorphose », comment la définir ? Il s’agit de la capacité du Président français à charmer un auditoire au départ sceptique, au point d’annihiler ses défenses intellectuelles.
«Ces détours risquent d’avoir la lourde conséquence d’endormir la conscience des peuples qui doivent lutter pour s’affranchir de cette domination, de ces formes de domination», avait prévenu Thomas Sankara dans son discours adressé à François Mitterrand voici plus de 31 ans.
Les barricades dressées aux environs du Temple du savoir n’ont aucune chance de durer. Efforçons-nous plutôt de cultiver notre pensée critique et de l’aguerrir au contact des faits. Lisons et relisons nos maîtres à penser et romanciers : Joseph Ki-Zerbo, Ahmadou Kourouma, Felwine Sarr parmi tant d’autres. Encourageons l’émergence du regard artistique et approprions-nous avec un appétit insatiable les fabuleuses ressources bibliothécaires, culturelles et numériques mises à disposition, de sorte que, si demain, quelqu’un demande : «Y a-t-il encore un Africain qui ne se trouve pas sur la voie de l’émancipation, qui n’entende pas voler de ses propres ailes?» fiers, nous répondions en chour: «Pas même une mouche !»

Alejandro Llopart Corzo

Source : Connection Ivoirienne

Connection Ivoirienne