Interview- Côte d’Ivoire, rébellion de 2002, Gueï, Gbagbo, Soro, élections 2020… : Le Général Michel Gueu rompt le silence

Dix-sept (17) ans après la rébellion de septembre 2002, l’ex-chef de guerre des Forces nouvelles, le général Gueu Michel, parle de l’Accord politique de Ouagadougou et livre des confidences sur Gueï Robert, Laurent Gbagbo et Guillaume Soro. Aussi, depuis 2003, a-t-il fait acte de repentance publique et devenu apôtre de la paix en Côte d’Ivoire.

Pendant la crise, vous vous êtes rendu à Bamako pour rencontrer le président malien, Amadou Toumani Touré. Quel était le sens de ce voyage inattendu ?

La première action était, en 2003, en pleine crise armée en Côte d’Ivoire. Il était question de nous rendre à Yamoussoukro pour former le gouvernement d’ouverture. C’est en ce moment que j’ai été proposé pour occuper le poste de ministre des Sports et Loisirs. Mais ce jour-là, je me suis rendu à Bamako pour rencontrer le général président malien Amadou Toumani Touré (Att). Je l’ai rencontré sans avoir pris au préalable un rendez-vous pour une audience. Le président Att était à l’aéroport pour un voyage lorsqu’il a été informé de la présence d’un colonel, que je suis. Il m’a fait l’honneur de revenir au palais de Koulouba du Mali.

Avez-vous eu gain de cause ?

Je suis allé voir le président Att non pas pour qu’il mette à ma disposition des armes mais plutôt pour m’aider à créer une fondation pour faire des missions de bons offices, de médiation et prévention des crises en Afrique. J’avoue qu’il a été surpris d’entendre cette nouvelle d’un guerrier, en pleine crise armée chez lui. Il a apprécié ce geste. Il a donné son accord. Malheureusement il est parti du pouvoir sans que le projet n’aboutisse. Lors de sa visite d’État en Côte d’Ivoire, il a dit au président Laurent Gbagbo qu’il m’avait reçu à Bamako. Je lui en suis très reconnaissant parce qu’un Chef d’État en partance pour un voyage qui rebrousse chemin, pour rencontrer un colonel rebelle, c’est faire preuve de grandeur.

Qu’est devenue la Fondation aujourd’hui ?

Justement, elle n’a pu être créée. Si elle avait existé, son rôle aurait été de mener des missions de bons offices tant en Côte d’Ivoire que dans d’autres pays du monde. J’ai jugé nécessaire la mise en place de cette Fondation parce que j’ai été au cœur de cette rébellion de septembre 2002. Je cherche des personnes de bonnes volontés qui pourront m’aider à la mettre en place.

Pouvez-vous dire quelle est votre part de responsabilité dans la crise armée ?

Le président Félix Houphouët-Boigny, père fondateur de la Côte d’Ivoire moderne, avait juré de ne jamais verser une seule goutte de sang sur le sol ivoirien. Il y a eu certes la guerre, le sang est versé. J’ai été Commandant des opérations, je n’ai pas tué mais j’ai commandé des soldats qui ont tué. C’est-à-dire que j’ai ma part de responsabilité. Je pense qu’il faut la reconnaître et faire acte de repentance. J’ai organisé un culte de repentance, en décembre 2003, à la chapelle de la Réconciliation de la Riviera II, à Cocody. Une cérémonie à laquelle ont pris part des personnalités dont Albert Tévoédjrè, Représentant spécial des Nations unies en Côte d’Ivoire, des ambassadeurs et une délégation des Forces de défense et de sécurité (Fds) conduite par le général Denis Bombet, des pasteurs, etc. Pour moi, avant d’aller au pardon, à la réconciliation et à la paix, il faut savoir les actes qu’on a posés (…) On a commis une faute, il faut la reconnaître puis demander pardon. Je voudrais dire aux Ivoiriens, à tous ceux qui parlent de pardon et de paix, de commercer d’abord par la repentance. En tant que fidèle catholique pratiquant, je sais que le Seigneur Jésus a prôné la paix, l’entente et l’amour pendant son ministère. J’ai enfreint aux enseignements de mon Dieu, il est impérieux de lui demander pardon et aux Ivoiriens.

Pourquoi n’avez-vous pas créé une église ou un ministère comme certains le font après une expérience de ce type ?

J’ai été baptisé, en classe de Cm2, en 1965, à la paroisse Saint Bernard d’Adiapodoumé, 17 km de Dabou. Je préfère continuer sur cette voie du catholicisme. D’autant plus que certains évêques et prêtres en Côte d’Ivoire sont mes amis. A l’époque, Ils me surnommèrent l’abbé Mike. Je préfère rester cet abbé Mike et continuer à vivre ma foi catholique. Quand je suis invité par les confessions religieuses, j’y réponds. Je suis, par ailleurs, membre de la plateforme des leaders croyants.

En tant que messager de la paix de cette plateforme, quelles démarches avez-vous entreprises auprès des autorités du pays pour la pacification des élections en 2020 ?

Personnellement non. Les positions sont telles qu’aujourd’hui, en allant vers un tel, il est pro ceci …mais la plateforme a adressé des courriers aux hautes autorités du pays, à commencer par le président de la République, les institutions et les ministres.

Il y a eu des accords et rencontres entre l’ex-rébellion et l’autre camp pour aboutir à la paix. Quel rôle avez-vous joué concrètement ?

Un jour, j’ai été invité par des amis à l’une des rencontres de la Communauté catholique mère du divin amour. A cette occasion, j’ai fait des témoignages. Je précise qu’après cette rencontre fraternelle, j’ai commencé à gagner la sympathie de tous. Parlant, entre autres, de l’Accord politique de Ouagadougou, je suis l’un des initiateurs de cet Accord parce que la Côte d’Ivoire devait aller aux Jeux africains d’Abuja (Nigéria). J’ai été reçu par le président Laurent Gbagbo et nous avons abordé des sujets concernant le sport. J’étais accompagné de deux de mes collaborateurs. Lorsque nous avions terminé la partie officielle, j’ai dit au président de la République ceci : « Ça ne vous gêne pas que vous soyez dirigeant d’un Etat divisé en deux ? En plus, celui qui a la moitié du pays, est l’un de vos disciples (Soro Guillaume secrétaire général de la Fesci quand Gbagbo était dans l’opposition, Ndlr). Je souhaite que vous fassiez la paix, saluez-vous pour la réunification de notre pays. Pour le chahuter, je lui ai dit : « Cous devez féliciter Guillaume Soro. Car, lorsque vous étiez dans l’opposition, ce sont vos recommandations qu’il applique aujourd’hui ». Le président Gbagbo s’est étonné de cette réaction. Il y a eu également, la création du Centre de commandant intégré (Cci). C’est moi qui ai demandé au général Philippe Mangou de faire accepter au président de la République le projet de cette structure pour gérer la question militaire de la Démobilisation, désarmement et réinsertion (Ddr). Mais, nous Forces nouvelles avons proposé un état-major intégré dont je fus le président du comité de réflexion. L’un des buts de cette structure était de rassembler les ex-combattants et Fds pour fraterniser et communier. C’est moi qui ai signé l’accord de cessez-le feu intégral avec le général Mathias Doué, en ma qualité de Commandant des opérations des Forces nouvelles. Nous sommes des ennemis quand c’est la guerre, mais des frères d’armes.

Vous qui avez fait la guerre, avez-vous pris souvent la décision d’approcher les différents camps pour leur parler de la nécessité de la paix ?

Quand j’en ai l’occasion, on échange sur le sujet. La guerre n’étant pas une bonne chose, je sais de quoi je vous parle. J’ai vu des gens tomber et mourir à côté de moi. Par la grâce de Dieu, je n’ai aucune séquelle. Avant d’appartenir aux Forces nouvelles, j’ai été fait prisonnier, le 25 septembre 2002, à Bouaké. Ce jour-là, je lisais ma Bible. Lorsque j’ai fini la lecture de quelques versets, à savoir Josué : « Ne t’ai-je pas donné cet ordre. Fortifie-toi et prend courage…. ». Soro Guillaume a été sur le champ de bataille, il connaît la guerre, certains ne l’ont pas connu.

Que vous ont-ils dit en retour ?

Ce qui me rend heureux, c’est que tous pensent aller à la paix, à préserver la Côte d’Ivoire d’une autre crise et aventure. On a connu, déjà, 3000 morts, alors s’il faut d’autres morts, cela veut dire qu’on n’a pas tiré d’enseignements de la crise postélectorale de 2010.

En octobre 2000, vous étiez commandant de la garde républicaine sous l’ex-président Gueï Robert. Ce jour-là, vous avez évité de justesse la mort au chef de l’État. Qu’est-ce qui a pu bien se passer au Palais ?

Le Seigneur nous a sauvés. Lorsque j’étais commandant, le palais a été attaqué par les manifestants et nous avons repoussé l’attaque. Au fil des heures, il y avait une marée humaine qui s’entassait le long de la grille. Le Seigneur m’a inspiré ceci : « dis à tes hommes d’arrêter de tirer, de déposer les armes. » J’ai dit à mes hommes, pour ceux qui le peuvent, de se rendre à Treichville à la garde républicaine et d’autres peuvent rentrer chez eux. Le Seigneur me dit encore : « Va dire au Gal Gueï Robert de partir du palais ». Nous nous sommes rendus dans un autre bâtiment du palais, où il était entouré d’un beau monde. Je lui ai dit : « Mon général, nous avons en face de nous, des manifestants civils aux mains nues, des femmes, hommes et des enfants pour la plupart. Dans peu de temps, mes officiers et moi, allons quitter le Palais et vous risquez d’avoir des problèmes en cas de destruction de la grille. » Heureusement qu’un hélicoptère était là. Ainsi, le chef de l’Etat et deux de ses ministres ont quitté rapidement les lieux pour une destination inconnue. C’est la nuit que j’ai été informé de leur arrivée à Toukouzou Hozalem, chez Papa Nouveau.

Vous prônez désormais la paix dans votre quotidien et entourage. Quand on sait que les esprits sont surchauffés pour la présidentielle de 2020. Pensez-vous que la pacification du pays se fera avant cette échéance cruciale ?

C’est possible, à condition que toutes les organisations interconfessionnelles, Ong, guides spirituels engagés sur le chemin de la paix, aillent vers les autorités du pays, en leur demandant des concessions. Nous avons déjà, élaboré des documents dans ce sens. Je souhaite ardemment que Dieu touche les cœurs des uns et des autres pour penser à la Côte d’Ivoire, au président Houphouët-Boigny, dont ils se réclament d’ailleurs. Quand on se dit houphouëtiste, on doit travailler dans le sens de la paix, la fraternité et l’amour de l’autre. Qu’ils s’entendent pour aller aux élections de façon fraternelle et pacifique.

Source : Credochristi.com