Dialogue sur la réforme de la Cei, un gros incident à la Primature

Lundi 21 janvier 2019, la salle du conseil de gouvernement à la Primature sise à Abidjan-Plateau était loin d’être une oasis de paix. A cause de la vive la tension qui y a prévalu entre le gouvernement et l’opposition. 

Des représentants de certains partis ou groupements politiques et les membres du gouvernement, avec à leur tête, le Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly, ne se sont pas fait de cadeau lors du premier round des discussions sur la réforme de la Commission électorale indépendante (Cei) au point où un incident est survenu dès l’entame de la rencontre. Une situation née de la répartition de la parole aux partis politiques après le discours de cadrage du chef du gouvernement.

Le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, Sidiki Diakité, a informé que seuls six (6) partis ou groupements politiques à savoir, le Pdci-Rda, le Fpi, Eds, le Rdr, l’Udpci et le Rhdp devaient prendre la parole à la suite du discours du chef du gouvernement. Il a poursuivi pour dire qu’après ces 6 interventions principales et au regard des vœux formulés, d’autres formations politiques présentes pourraient prendre la parole, soit pour des éclairages, soit pour des contributions. Toute chose que le Pr. Bamba Moriféré, président du Rassemblement du peuple de Côte d’Ivoire (Rpci) n’a pas apprécié. Il a, alors, pris la parole pour exprimer ouvertement son mécontentement. «Vous avez invité les partis politiques ici présents. Nous sommes des acteurs politiques et chaque parti invité doit prendre la parole. Ceux que vous avez cités ne nous représentent pas», a dénoncé Moriféré.

A cette sortie du président du Rpci, le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité a cru devoir apporter un bémol : «Pr, vous pourriez avoir la parole après les 6 premiers». «Non, on ne peut pas accepter ça !», devait vigoureusement rétorquer le président du Rpci. Avant d’ajouter : «vous parlez de système démocratique, vous nous invitez et vous donnez la parole à un certain nombre de personnes». Présent à la rencontre, le ministre Kobenan Adjoumani s’invite dans le débat et tente de recadrer le président du Rpci. «Mais, il faut le dire avec la manière», glisse le porte-parole du Rhpd. Une sortie qui a fait marrer toute la salle.

Face à cet incident, le Premier ministre monte au créneau pour calmer les uns et les autres. «Permettez que nous commencions avec les formations qui ont été citées étant entendu qu’après les 6 interventions, si des formations politiques, autour de la table, veulent prendre la parole, nous aviserons», a essayé d’apaiser le chef du gouvernement. Il n’a, pour autant, pas réussi à convaincre le professeur Moriféré. «Mais, il ne s’agit pas d’aviser. Vous parlez de démocratie. Nous sommes des formations politiques, nous sommes venus représenter nos partis et nous avons droit à la parole. On ne doit pas imposer ceux qui doivent prendre la parole», a-t-il rétorqué sur le même ton d’insatisfaction. «Chaque parti politique a été invité individuellement. (…) Mais de grâce, laissez les partis politiques ici présents s’exprimer. Ne désignez pas 6 personnes. Que ceux qui veulent prendre la parole la prennent», a déclaré, pour sa part, Henriette Lagou, présidente du Rassemblement pour la paix et la concorde (Rpc-paix), rejoignant ainsi le président du Rpci.

Propositions du gouvernement. Il faut noter que pour cette réunion dite de «prise de contact» entre l’exécutif et l’opposition vise à terme, la réforme du cadre juridique et institutionnel des élections en Côte d’Ivoire. Le chef du gouvernement, Amadou Gon Coulibaly a sollicité les contributions respectives des partis et formations politiques, pour dit-il, assurer le meilleur équilibre qui emporte l’adhésion de tous. «L’élaboration de vos contributions dans un délai de deux semaines et le dépôt desdites contributions au ministère de l’Intérieur et de la Sécurité, va préparer la deuxième rencontre avec le gouvernement. La deuxième phase consistera en une discussion avec le gouvernement pour présenter les différentes propositions et rechercher ensemble le meilleur compromis », a expliqué Gon Coulibaly aux présidents et représentants de partis politiques. «Œuvrons à dissiper les doutes et les craintes dans la perspective des élections de 2020. Levons les barrières de la méfiance», a encore déclaré le Premier ministre.

Aussi, a-t-il appelé la classe politique à «tirer définitivement les leçons des crises passées autour de la question électorale» et à travailler pour la création d’une Cei «impartiale». Auparavant, M. Coulibaly a passé en revue l’évolution « qualitative» de la Cei depuis 2011 qui s’est faite en tenant compte de l’évolution du contexte sociopolitique et des aspirations des acteurs politiques. «Dans cette même dynamique, le chef de l’État, a bien voulu donner droit aux recommandations de la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples quant au réexamen de la composition de la Cei afin d’en assurer un meilleur équilibre», a-t-il justifié.

Réactions des partis politiques. Au terme du discours du Premier ministre, les acteurs politiques se sont unanimement félicités de cette initiative du gouvernement ivoirien, saluant les «bonnes dispositions » de part et d’autre. Le Pdci-Rda, par la voix de son secrétaire exécutif en chef, a salué cette initiative qui découle de la décision du président de la République de faire droit à l’arrêt de la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples de l’Union africaine demandant la reprise de la loi relative à la composition, à l’organisation et au fonctionnement de la Cei pour la rendre conforme aux standards africains. M. Guikahué a donné son accord pour la méthode. «Ce qui est intéressant dans la méthode, c’est qu’il nous donne deux semaines pour faire nos propositions écrites qui vont ouvrir la discussion. Il y a de bonnes dispositions de part et d’autre. Maintenant, il faut que ce qu’on décide soit appliqué», a déclaré Maurice Kakou Guikahué, le secrétaire exécutif en chef du Pdci.

De son côté, le président du Fpi a également salué cette réunion qui lance les négociations sur la réforme du cadre juridique et institutionnel des élections. Pour lui, les enjeux de ces négociations sont la paix et la stabilité de la Côte d’Ivoire, la légitimité des institutions qui vont en résulter. Par la suite, M. Affi a ajouté que les attentes du Fpi portent sur des négociations inclusives. «Que cette rencontre prenne en compte toutes les parties prenantes. Que les discussions qui vont s’ouvrir, au cours de la deuxième phase, soient des discussions inclusives qui impliquent tous les acteurs afin que les décisions qui vont en résulter soient consensuelles», a indiqué le président du Fpi, souhaitant que toutes les questions liées aux élections soient abordées. «Les élections auront lieu donc tout n’est pas bouclé, tout n’est pas calé», a indiqué Affi N’Guessan qui répondait au ministre d’État, ministre de la Défense, Hamed Bakayoko qui, samedi 19 janvier 2019, lors d’un meeting du Rhdp à Yopougon, affirmait que «2020 est déjà bouclée, 2020 est déjà calée».

Dans la même veine, Georges Armand Ouégnin, le président de la plateforme politique d’opposition Ensemble pour la démocratie et la souveraineté (Eds) dont le référent politique est l’ex-président Laurent Gbagbo, et regroupant plusieurs partis y compris le Fpi tendance Sangaré, s’est dit satisfait de cette rencontre avec le gouvernement. «Que ce soit un cadre véritable de dialogue politique inclusif qui associe les différentes composantes pour qu’on puisse parler ensemble de toutes les questions électorales dans un cadre consensuel afin de déboucher sur des élections libres, justes, transparentes et équitables», a souhaité M. Ouégnin.

Très attendu, Bamba Moriféré a eu son temps de parole et n’a pas été tendre avec le gouvernement. Le président du Rpci a indiqué qu’il ne s’agit pas de faire des « salamalecs » mais de dire ce qui est. Il dit constater un « recul » de la Côte d’Ivoire avec l’emprisonnement de députés. Pour lui, la réforme de la Cei est un détail parce qu’elle est un instrument des élections. «Le débat doit être élargi dans le cadre d’une concertation nationale et que les forces vives de la nation soient invitées. Notre pays a traversé une crise profonde et nous devons faire notre examen de conscience. Le problème fondamental de la démocratie est posé en Côte d’Ivoire. Il y a des reculs inacceptables. Si nous voulons une Côte d’Ivoire de paix, une Côte d’Ivoire où le peuple puisse élire ses véritables représentants dans la liberté et la paix, alors, il faut choisir le chemin qui va», a déclaré Bamba Moriféré.

C’est le 31 décembre 2018 dernier, lors de son adresse à la nation, que le président Alassane Ouattara a annoncé avoir instruit le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly à l’effet d’inviter dès janvier 2019, les acteurs politiques pour le réexamen de la Cei. Après les partis politiques, le gouvernement échangera avec les organisations de la société civile, jeudi 24 janvier 2019, toujours à la Primature.

                                                         

Cyrille DJEDJED