Abidjan : Le  »bôrô d’enjaillement » est de retour

La rareté des autobus depuis 2013 et la mise en place d’une ‘’brigade’’ de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci) ont mis fin aux dangereuses arabesques effectuées par les élèves sur ces mastodontes en marche. Cinq ans après, le  »bôrô d’enjaillement » réapparaît cette fois-ci sur des minicars appelés communément Gbakas et quelquefois sur des taxis en location pour des sorties sur les plages.

Dimanche 2 septembre 2018, Koumassi, grand carrefour. Des jeunes hommes et filles, la cigarette dans une main et une bouteille d’alcool dans l’autre, s’exhibent au son des chansons en vogue. Il est un peu plus de 8h quand deux minicars déboulent à vive allure. Si le premier vient garer brusquement, avant le feu tricolore dans le sens Treichville-Koumassi, ce n’est pas le cas du second qui se pointe une minute plus tard. Le chauffeur fait vrombir le moteur du véhicule. Tous les regards étant rivés sur lui, il fait des zigzags, avant de venir garer dans un grincement de pneus. C’est un tonnerre d’applaudissements et des hourras pour saluer la prouesse du chauffeur qui maintient son klaxon actionné. C’est le délire au sein de plusieurs jeunes filles dont certaines sont entre les bras de leurs petits amis. C’est le départ. On procède à un appel pour, semble-t-il organiser le convoi. Au moins une cinquantaine de personnes s’affairent autour des deux minicars qui ne peuvent prendre que dix-huit (18) personnes chacun. C’est mal connaître les organisateurs qui finalement entassent de manière équitable les soixante-cinq jeunes filles et garçons surexcités, cigarette à la bouche pour la plupart. C’est le départ dans un vrombissement de moteur.

Premières notes. Comme avant-goût, le chauffeur met la dernière chanson de Debordo, un Dj faiseur de coupé-décalé (musique urbaine ivoirienne). C’est le délire dans ce minicar plein comme un œuf. Sur les deux portières battantes, un des randonneurs est accroché à l’échelle métallique. Au niveau de la portière coulissante, deux autres ont pris la place de la vitre qui a été coincé sur un côté. Ce gbaka est lancé à plus de 80 km/h dans les ruelles de ce quartier. Alors qu’il aborde un virage, il va oser un dépassement à haut risque. Il s’engage sur la voie opposée et double un taxi communal, un taxi interurbain et un véhicule particulier dans une inclinaison à couper le souffle. Mais cela suscite au contraire la joie des occupants. Il est suivi dans sa course par le second gbaka. C’est quasiment une course poursuite engagée entre les deux véhicules. Au niveau de l’escadron de gendarmerie, les phares allumés, les deux minicars prennent le sens opposés pour aller plus vite. La plupart des occupants ont la tête dehors. Les plus téméraires s’asseyent sur les rebords.

Stations. Le retour du bôrô d’enjaillement est pris au sérieux par des éléments des forces de l’ordre, particulièrement ceux du commissariat de Police du 24ème arrondissement, au niveau de l’ancien corridor, sur la route de Grand-Bassam. « Nous avons des informations que les jeunes ont repris le bôrô. Nous avons donc fait des postes de contrôle et de surveillance sur l’étendue du territoire de notre compétence entre Port-Bouët et Grand-Bassam. Au rond-point d’Anani également où se séparent l’ancienne route et la nouvelle autoroute. Nous avons eu à bloquer des convois surchargés et appliquer des amendes, mais curieusement la plupart passent devant nous correctement. Après, on nous appelle pour dire que le bôrô est en train de se faire », nous relate une sergent-cheffe de ce commissariat de Police affectée à la surveillance de la circulation.

Les trois ou quatre points de contrôle des policiers du 24ème arrondissement sont utilisés par les faiseurs de bôrô à leur profit. En effet, à l’approche d’un de ces points, visibles de loin à travers leurs tenues, tous les passagers se mettent en règles. Mieux, à une centaine de mètres, si possible, le conducteur fait descendre les passagers en surplus. Pour ne pas se faire prendre, ils communiquent avec leurs collègues. Soit par des jeux de phares ou par téléphone. C’est le cas d’un convoi en provenance d’Abobo Clouétcha. « Bon, nous avons traversé tout Abidjan, mais nos devanciers nous ont averti que des policiers sont sur la route après le 43ème Bima (camp militaire français en Côte d’Ivoire). Donc, nous observons leur position et changeons de stratégie, sinon nous sommes les enfants du bôrô », note Touré Ahmed dit Choco.

Après l’ancien corridor et en attendant le rond-point d’Anani situé à environ 2 km, comme si ces jeunes voulaient se rattraper, ils vont faire montre de leurs prouesses en faisant des figures acrobatiques sur les minicars et taxis interurbains en marche. Ils sortent des baies vitrées comme s’ils étaient victimes de défénestration. En quelques secondes, trois se retrouvent presque sur le toit de la voiture, sur les porte-bagages. Le plus jeune, qui n’a pas plus de douze ans, s’accroche à l’escalier sur les portes arrière. Un pied constamment levé dans le vide. Pour démontrer qu’il maîtrise son sujet, il descend jusqu’à l’avant dernière marche et laisse trainer un pied sur le bitume. Il remonte après et fait des pompes sur l’échelle. C’est le délire dans le minicar. Ce n’est pas le cas des riverains et des chrétiens rejoignant leur temple qui hurlent de peur. Ce spectacle est interrompu à cent mètres du rond-point où un important corridor est dressé par plusieurs unités des forces de l’ordre. Le convoi semble montrer patte blanche. Curieusement, les policiers contrôlent uniquement les pièces des véhicules sans se préoccuper de l’ambiance, et surtout de l’état d’ébriété des occupants et du chauffeur qui s’est fait remplacer par un autre lors du contrôle.

« Nous allons nous rattraper ! », lance Choco qui estime qu’ils ont été freinés dans leur élan par les barrages de policiers. Justement, ils sont rejoints par deux autres minicars. C’est le délire ponctué par des klaxons. C’est le départ pour Grand-Bassam, dans un bruit assourdissant de moteur. Les quatre gbakas suivis de taxis interurbains roulent en relais. C’est-à-dire qu’ils occupent chacun la tête du convoi. Cet exercice délicat est toujours ponctué par les arabesques sur les véhicules. Sur une voie à double sens, ces jeunes chauffeurs dont chacun veut monter sa maîtrise du volant, s’adonnent à un jeu très dangereux, auquel semblent adhérer les passagers et surtout les faiseurs de bôrô, préoccupés à faire monter la pression. Ce scénario digne des films de course se pratique surtout sur le tronçon résidence Akissi Delta-carrefour Azzureti, à l’entrée du village de Modeste. Les automobilistes qui viennent en face sont contraints de s’arrêter ou carrément foncer dans la broussaille pour éviter une collision. À la sortie du village de Modeste, à 6 km de Grand-Bassam, le relais se transforme en course poursuite entre les gbakas et les taxis.

Cette vitesse au-delà de 80 km/heure, on le constate, n’a aucune influence sur les passagers accrochés aux portières, aux fenêtres avec des habits flottant en l’air.

Retour fracassant. La ville balnéaire de Grand-Bassam n’est pas la seule à vivre le spectacle risqué des jeunes faiseurs de bôrô. Il y a de l’autre côté, la ville de Jacqueville. La construction du pont en 2015 a favorisé l’affluence sur les plages de cette ville. Ce dimanche 2 septembre 2018, après avoir bravé la mort dans la matinée pour se rendre sur les plages, ils sont de retour pour leurs domiciles respectifs, à Yopougon et à Abobo.

Si la plupart des randonneurs de Grand-Bassam font leur bôrô sur les minicars, ceux de Jacqueville utilisent les taxis-compteurs. Accrochés aux portières ou sur le coffre, ces jeunes insouciants poussent des cris de joie. Un premier convoi en provenance de cette ville parvient au carrefour de Dabou. Ces véhicules occupent la route de Jacqueville dans les deux sens. L’un des véhicules qui a à son bord six passagers, sans le chauffeur, et quatre personnes accrochées aux portières, bifurque dans la station-service en bordure de route. Jouant les éclaireurs, ce taxi coupe la route dans le sens Abidjan-Dabou pour éviter que les autres membres du cortège ne soient surpris par un véhicule. Sans aucun respect du code de la route qui voudrait qu’en pareille circonstance ce flot de véhicules marque un arrêt, tous démarrent dans un grincement de pneus qui manque de faire fuir des passagers en partance pour Abidjan ou Dabou. En cette fin d’après-midi (aux environs de17h), les taxis se lance les uns après les autres en effectuant des zigzags sous les hourra de syndicalistes du milieu du transport.

Une heure de temps après, au coucher du soleil qui donne l’impression que cet astre plonge dans la lagune avec ses rayons lumineux, déboulent huit véhicules dont six taxis avec les phares allumés. Ils procèdent de la même manière pour prendre la direction d’Abidjan : des passagers accrochés aux portières des véhicules, aux sons de chansons en vogue. En tout cas, rien ne semble inquiéter ces plagistes imbibés d’alcool ou sous effet de stupéfiants, pour la plupart. Perchés sur les véhicules comme des photographes ou cameramen, ils font une entrée fracassante dans le village d’Adiopodoumé (kilomètre 17). Il est un peu plus de 18h et la nuit tombe. Mais ces passagers de ce convoi sont vite remarqués par le spectacle qu’ils offrent dans ce village-carrefour où l’attention est toujours captée par les apprentis-chauffeurs. C’est le comble avec le vrombissement des moteurs et les dépassements dangereux. Ils sont encouragés par des jeunes du village qui saluent leurs prouesses. « Ils sont forts. Ils prennent des risques et ça marche », nous confie D. Alexis. En 55 secondes, ils franchissent le corridor de Dabou et se fondent dans l’ambiance des taxis interurbains d’Abidjan et communaux de Yopougon.

Pour le moment, le bôrô d’enjaillement nouvelle formule, ce jeu dangereux inspiré de ceux des pays d’Amérique latine, se passe sans grand dommage corporel. Les autorités vont- elles attendre que le pire se produise pour prendre des mesures draconiennes, lorsqu’on sait que les règles élémentaires du code de la route sont piétinées ? Il faut agir maintenant pour mettre un terme à cette pratique inconsciente.

M’BRA Konan